Séminaire d’esthétique et de philosophie de l’art

Désartification de l’art Carole Talon-Hugon

, par Le webmaster

Formulé pour la première fois en 1953 dans un article consacré au jazz publié dans la revue Merkur, le concept d’Entkunstung (Désartification) marque la pensée tardive d’Adorno qui s’exprime dans sa Théorie esthétique. Ce néologisme désigne chez lui l’idée que l’art, au cours du XXème siècle, a été progressivement « privé de son caractère artistique » (Kunst wird entkunstet) par le développement de ce qu’il nomme l’industrie culturelle. Productrice de divertissements faciles, d’expériences pauvres (compréhension aisée de significations simples, effets dramatiques faciles, émotions stéréotypées), celle-ci est aux antipodes des exigences du grand art qui ennoblit. L’industrie culturelle produit un succédané de culture, très proche de ce que Clément Greenberg, à la même époque, désigne par le terme de Kitsch. Plus d’un demi-siècle après sa première formulation, que mettre sous l’expression de « désartification de l’art » et quelle pertinence conserve le diagnostic d’Adorno ?

En 1972 déjà, Rosenberg avait parlé de dé-définition de l’art et, force est de constater que, près de 50 ans plus tard, les frontières de l’art et de l’extra artistique n’en finissent pas de s’effacer (La Dé-définition de l’art, 1972). Sont labellisées « art » les objets les plus hétéroclites. Ce n’est plus tant la concurrence du Low art que le High art aurait à craindre, mais celle d’activités qui jusque là n’appartenaient en aucune façon à sa sphère. La sous-littérature des bleuettes sentimentales de la collection « Harlequin » sont encore des romans, et le jazz que fustige Adorno est encore de la musique ; la cuisine, le tatouage ou l’industrie cosmétique en revanche, ne possèdent de l’art ni les caractéristiques formelles ni la légitimité historique. Il faut donc entendre le mot désartification en un sens élargi, permettant de rendre compte des conséquences paradoxales de ce processus d’artification (De l’artification. Enquêtes sur la passage à l’art, N. Heinich, dir.), commencé avec le XXème siècle, qui a conduit à labelliser « art » et par là même à ennoblir, des pratiques nouvelles (photographie, vidéo, graffiti), des activités non issues d’une intentionnalité artistique (masques africains, peinture sur sable des Indiens Navajo, dessins d’aliénés…), des gestes et des attitudes empruntés à l’ordinaire extra-artistique (performances et les happenings), des inventions scientifiques (arts technologiques, bio art), etc.

Ce cours se propose d’étudier ces formes diverses de désartification, de les décrire, de les contextualiser, de les interpréter et de les évaluer. Il analysera ainsi comment s’achève, non pas l’art, mais l’idée moderne d’art qui naquit en Europe à la Renaissance, connût son plein développement au XIXème siècle et parvient sans doute aujourd’hui au terme du développement de ses possibilités.

Bibliographie sélective

- Adorno (Theodor), Théorie esthétique (1970) ; trad. fr. Paris, Klincksieck, 1989.

- Benjamin (Walter), L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1938) ; in Œuvres T. III, trad. M. De Gandillac et R. Rochlitz, Paris, Gallimard, Folio essais, 2000.

- Bürger (Peter), Théorie de l’avant-garde, (1974) ; trad. fr. Paris, éd. Questions théoriques, 2013.

- Dewey (John), L’art comme expérience (1934), trad. fr. Pau, Presses de l’Université de Pau, 2005.

- Greenberg (Clement), « Avant-garde et kitsch » (1939) ; trad. française in Art et Culture. Essais critiques., Paris, Macula, 1988.

- Kristeller (Oskar), Le Système moderne des arts. Etude d’histoire de l’esthétique, trad. fr. Nîmes, éd. J. Chambon, 1999.

- Pouivet (Roger), L’Œuvre d’art à l’âge de sa mondialisation, Bruxelles, La Lettre volée, 2003.

- Rosenberg (Harold) La Dé-définition de l’art (vers 1970) ; trad.fr. Nîmes, éd. J. Chambon, 1992.

- De l’artification. Enquêtes sur le passage à l’art, N. Heinich et R. Shapiro, dirs., Paris, éd. De l’EHESS, 2015.

- Art en théorie. 1900-1990, une anthologie, Ch. Harrison et P. Wood, (dir.), trad. franç., Paris, Hazan, 1997.